La diplomatie économique selon Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères (1er janvier 2014)

Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, avec le mensuel « La Revue Parlementaire » (Paris, 1er janvier 2014)

Q - En quoi consiste la diplomatie économique dont vous avez fait une priorité du Quai ?

R - La diplomatie économique consiste à mobiliser le réseau diplomatique français, son influence et ses outils au service des intérêts économiques français.

Elle constitue la contribution du Quai d’Orsay au redressement économique de la France, priorité que tous les ministères doivent appliquer.

Nous adaptons le réseau diplomatique à l’enjeu majeur que la mondialisation et la crise représente pour la France : son rang et sa place dans le monde ne peuvent pas rester durablement déconnectées de sa puissance économique. C’est également la solidité de notre modèle social et de notre pacte républicain qui en dépend.

Comment faire gagner la France dans la mondialisation ? C’est là une question à laquelle j’ai souhaité que le Quai d’Orsay aide à apporter des solutions concrètes, opérationnelles et efficaces.

Q - Quels sont les moyens déployés pour sa mise en œuvre ?

R - La diplomatie économique implique une adaptation de notre dispositif afin de permettre un appui à nos intérêts économiques à la fois renforcé et en phase avec les changements du monde. Cette adaptation se fait par redéploiement des ressources, sans coût supplémentaire et dans le cadre budgétaire fixé au ministère. Des effectifs sont redéployés vers les pays émergents à fort potentiel, et à Paris différentes équipes ont été réunies pour créer une direction des entreprises.

De façon plus globale, en dehors du Quai d’Orsay, l’effet de levier est également appréciable, car la diplomatie économique permet de coordonner un dispositif interministériel d’appui aux entreprises jusqu’ici trop morcelé :

  • à l’étranger avec le conseil économique à présent en place dans chaque ambassade (tous les services et opérateurs concernés se coordonnent avec les entreprises sous la présidence de l’ambassadeur),
  • à Paris avec la coordination par le Quai d’Orsay d’un plan d’action interministériel par ambassade, élaboré avec tous les ministères compétents.
Deux autres exemples concrets sur le renforcement de la coordination grâce à la diplomatie économique :
  • Une dizaine de volontariats internationaux (VIA) sont en cours de déploiement dans les « postes orphelins » les plus dynamiques, ces postes diplomatiques dans lesquels le réseau économique est absent,
  • Une dizaine d’experts en innovation sont en cours de déploiement dans les pays les plus porteurs pour nos coopérations technologiques, en particulier pour soutenir le développement international de nos pôles de compétitivité.

Q - Aujourd’hui, existe-t-il des pays, des zones géographiques plus particulièrement identifiées comme cibles pour intensifier nos échanges ?

R - La diplomatie économique vise à améliorer nos relations économiques, commerciales et financières avec tous nos partenaires, en adaptant notre stratégie aux besoins, au potentiel et à l’état de nos relations avec chacun.

Puisque la démarche mise en place est par nature interministérielle, elle s’appuie sur l’étude du Trésor identifiant des secteurs porteurs pour l’offre française dans une quarantaine de pays, et toutes les ambassades sont dotées d’un plan d’action interministériel qui engage tous les services de l’ambassade.

Différents dispositifs existent :
  • J’ai nommé 9 Représentants spéciaux pour accompagner la relation économique avec un grand pays ou une région émergente dont ils ont une fine connaissance et pour laquelle un soutien politique de haut niveau peut se révéler décisif. Il s’agit de Martine Aubry pour la Chine, Louis Schweitzer pour le Japon, Jean-Pierre Raffarin pour l’Algérie, Jean-Charles Naouri pour le Brésil, Jean-Pierre Chevènement pour la Russie, Alain Richard pour les Balkans, Paul Hermelin pour l’Inde, Pierre Sellal pour les Emirats arabes unis et Philippe Faure pour le Mexique.
  • Dans les pays ayant un flux commercial avec la France de plus de 50 millions d’euros : les ambassades (plus de 120 postes concernés) ont créé un Conseil économique réunissant autour de l’ambassadeur et à parité les entreprises privées concernées et les membres de l’ « équipe France de l’export » (services économiques, bureaux d’Ubifrance, bureaux de l’Agence française pour les investissements internationaux, chambres de commerce et d’industrie...).
  • le lancement de 6 clubs pays pour les pays néo-émergents non couverts par le dispositif des représentants spéciaux est en cours.

Q - Avez-vous déjà des résultats à mettre au crédit de notre diplomatie économique ?

R - Oui, et le bilan de l’année 2013 montre que ce nouveau dispositif répond aux besoins de nos entreprises, qui apprécient que l’ensemble des enjeux auxquels elles sont confrontées soient traités dans leur globalité. Chacun des nouveaux dispositifs évoqués ont déjà obtenu des résultats concrets. Quelques exemples, tout en soulignant qu’un résultat positif est un ensemble qui a en général plusieurs causes.

  • M. Faure, Représentant spécial pour le Mexique, a permis à court terme la signature au Quai d’Orsay d’un contrat pour la création de la plus grande ferme solaire au bénéfice d’un consortium français, la création d’un fonds d’investissement franco-mexicain dans l’aéronautique regroupant grands groupes (Airbus, Thalès...) et PME, et la mise en place du conseil stratégique franco-mexicain, regroupant des personnalités publiques et privées.
  • Le contrat de vente de 3600 wagons répartis en 600 trains en Afrique du Sud, pour plus de quatre milliards d’euros, a été remporté par Alstom le 17 octobre dernier. Préparé ces neuf derniers mois par l’ambassade et l’administration centrale avec l’entreprise, il a pu être conclu à l’occasion de la visite d’Etat du président de la République,
  • L’ambassade de France aux Etats-Unis et le consulat général à Los Angeles ont recréé une Chambre de commerce franco-américaine dans cette ville dynamique économiquement,
  • Le suivi du partenariat de coopération économique entre la France et le royaume d’Arabie Saoudite décidé par le Roi d’Arabie Saoudite et le président de la République lors de sa visite officielle a été confié au ministre saoudien des finances et à moi-même, afin de renforcer durablement nos relations économiques. Les financements se concentreront sur trois secteurs principaux : des projets d’infrastructures, en particulier dans le domaine du transport ferroviaire, du crédit à l’exportation, ainsi que d’autres projets industriels innovants.
  • Mon déplacement à vocation économique en Mongolie le 25 octobre 2013 a par exemple permis la relance des relations économiques entre nos pays, avec plusieurs contrats importants pour nos entreprises (GDF Suez, Areva, Schneider Electric, mais aussi Egis et Merial).

Q - La promotion de la « destination France » pour développer les investissements étrangers est une des missions de la diplomatie économique. Pourtant récemment 50 dirigeants de filiales étrangères installées en France ont lancé un cri d’alarme expliquant avoir du mal à convaincre leurs maisons mères de venir s’installer en France. Comment pouvez-vous les rassurer ?

R - Vous soulignez à juste titre l’enjeu stratégique que représente pour la France son attractivité, économique et financière mais également humaine, qu’il s’agisse des entrepreneurs, des touristes ou des talents. Malgré les atouts évidents de notre pays, notre image est souvent mise à mal dans le monde.

Beaucoup a été fait depuis 2012 pour améliorer notre attractivité : le pacte pour la croissance, la compétitivité et l’emploi ; le plan pour les investissements d’avenir ; la création de la BPI ; les accords sur la sécurisation de l’emploi et plus récemment sur la formation professionnelle ; les plans sectoriels pour la nouvelle France industrielle ou encore la réforme de l’Etat avec la MAP et le choc de simplification. Ces mesures sont positives. La plupart sont opérationnelles, notamment le crédit d’impôt compétitivité-emploi.

D’autres améliorations sont prévues, comme le pacte de responsabilité proposé par le président de la République.

Compétitivité, attractivité, économies, c’est le triangle du redressement indispensable, chacun doit y apporter sa pierre, y compris bien sûr le Quai d’Orsay. En 2014, le Quai d’Orsay renforcera son action en faveur de l’attractivité du pays (image de la France innovante et marque France, visas, accueil, etc...)./.

Dernière modification : 05/02/2014

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